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LE ONZIEME COMMANDEMENT
Félix BOGLIOLO
La Bible nous a transmis les
Dix Commandements écrits par Dieu. Mais Moïse, trouvant le
veau d'or au bas du Sinaï, brisa les tables et seule une reproduction,
écrite peu après, fut conservée. En raison des traditionnelles
pertes d'information en ligne, un mécréant peut plaisanter
sur l'existence, à l'origine, d'un Onzième Commandement
: "tu ne feras pas la charité avec l'argent des autres".
Une entreprise est bien formée avec "l'argent des autres".
Un groupe de personnes, les investisseurs, dispose d'une épargne.
Ils appellent un autre groupe de personnes, les dirigeants, et leur disent
: "prenez notre épargne et faites la fructifier en ... (suit
le métier de l'entreprise)".
Pour qui ne connaît pas la mentalité particulière
des investisseurs, qu'ils soient individuels ou institutionnels, il convient
de rappeler que les termes importants de ce mandat de gestion sont contenus
dans : "Faites fructifier notre épargne".
En effet, dans leur immense majorité, ils ne connaissent rien aux
métiers dans lesquels ils sont néanmoins investis. C'est
d'ailleurs bien pour cette raison qu'ils ont appelé des dirigeants
tiers afin d'utiliser leur épargne.
De plus, comme ils diversifient leur portefeuille, ils sont investis dans
quantité de métiers différents à la fois ;
tant et si bien que tel ou tel métier les indiffère.
Enfin, le seul critère sur lequel la pluralité des investisseurs-mandants
pourra atteindre un consensus sans interférer avec l'indispensable
autonomie des dirigeants-mandataires est nécessairement l'atteinte
d'un objectif rationnel. Celui-ci ne peut être dans ce contexte
que l'enrichissement des investisseurs et non la manière dont cet
enrichissement est recherché par les dirigeants.
Or, contrairement à ce que pensent de nombreux dirigeants, les
investisseurs savent que leur intérêt bien compris requière
de leurs dirigeants une vision à long terme et non des résultats
à court terme, des entreprises dont la fibre citoyenne est plus
que médiatique, où il fait bon travailler pour les employés,
qui ont des relations de partenariat avec leurs fournisseurs, qui sont
à l'écoute de leurs clients pour produire des biens et services
de qualité au juste prix, etc..
Bref, les investisseurs favorisent les entreprises économiquement
performantes et ceci englobe aussi toute cette grande variété
de domaines non monétaires. En effet, aucune performance économique
ne peut être viable à long terme si elle ne s'accompagne
pas de succès réels et durables dans ces autres domaines.
Réciproquement, le succès dans ces autres domaines est acquis
à crédit seulement s'il n'est pas assis sur une véritable
performance économique.
Les dirigeants-mandataires doivent donc rendre compte aux investisseurs-mandants
de l'exécution de leur mandat de gestion afin que ces derniers
puissent vérifier à tout instant la valorisation de leur
patrimoine. Pour cela, ils disposent d'une méthode simple et avérée.
Cette méthode a été conceptuellement mise au point
depuis de nombreux lustres dans les milieux académiques : plusieurs
célébrités lui doivent leur Prix Nobel. Elle constitue
une des propositions économiques les plus testées empiriquement.
Elle est de plus en plus utilisée dans leur pratique des affaires
tant par des dirigeants pour guider leur propre gestion que par des investisseurs
pour juger de la gestion de leurs dirigeants.
Pour obtenir la valeur d'une entreprise, il faut mener la démarche
suivante :
- rapporter ses flux monétaires d'exploitation aux capitaux engagés
dans son exploitation,
- comparer le rendement ainsi obtenu au "coût du capital"
(la Faculté nomme "coût du capital" la rémunération
minimum exigée ex ante pour investir compte tenu du risque assumé),
- appliquer la différence entre ces deux taux aux capitaux engagés.
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On obtient ainsi le résultat
économique d'une entreprise. Le cabinet américain Stern
Stewart appelle ce résultat économique EVA®. Les résultats
économiques futurs anticipés par le marché et ramenés
en valeur actuelle à ce même coût du capital indiquent
la valeur de l'entreprise.
Cette méthode introduit une notion fondamentale pour tout investisseur
: son droit à un "salaire". Pour le facteur de production
"Travail", il existe une rémunération minimum
contractuellement garantie. Pour le facteur de production "Capital",
une telle rémunération minimum existe aussi. Pour n'être
pas explicite, ce salaire du Capital n'en existe pas moins. Les marchés
financiers le rappellent. Les investisseurs le connaissent.
Ce "coût du capital" dépend du niveau général
des taux d'intérêt (rémunération du temps)
auquel s'ajoute une prime (rémunération du risque de l'investissement
considéré : secteur et entreprise). Quelles que soient les
discussions byzantines qui divisent la Faculté sur son évaluation
précise, il est clair qu'une estimation raisonnable peut être
déterminée de façon relativement aisée.
En résumé, les dirigeants d'entreprise sont les mandataires
de leurs investisseurs : ils ont un mandat de gestion sur l'épargne
de leurs mandants. Ce mandat comporte un objectif de performance économique
: le "salaire" du Capital. Ce concept permet de juger l'exécution
du mandat.
L'Expansion publie notre classement des deux cents premières capitalisations
boursières industrielles et commerciales françaises selon
ce concept de création de richesse et montre que cet échantillon
a été globalement destructeur de richesse jusqu'au 31 décembre
1995. Depuis la situation s'est légèrement améliorée
mais reste bien en deçà des performances d'outre-Manche
ou Atlantique.
Une entreprise détruit de la richesse parce que ses dirigeants
n'atteignent pas de façon habituelle leur objectif de performance
: les dirigeants gèrent mal l'argent de leurs investisseurs. Il
est donc primordial que les dirigeants obéissent au Onzième
Commandement afin d'accomplir le mandat de performance économique
qui leur a été confié !
Alors l'excédent de performance économique peut/doit être
distribué aux différents tenants de l'entreprise. La Société
profite du développement que lui procurent ses entreprises citoyennes.
Les clients bénéficient d'une baisse des prix et d'une amélioration
de qualité. Les fournisseurs subissent moins de pression. Les employés
participent aux fruits de l'expansion de leur entreprise par des rémunérations
en hausse (Cf. notre chronique du 18-02). Enfin, les investisseurs continuent
à investir leurs économies dans des entreprises offrant
des perspectives intéressantes : celles où ils avaient initialement
investi ou d'autres. L'investissement productif augmente.
En outre et grâce à leur richesse accrue, les investisseurs
ont alors tout loisir de faire, réellement et non plus au sens
figuré, la charité à qui bon leur semblera et dans
les montants qu'ils estimeront adéquats. Avec leur propre argent,
cette fois-ci !
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