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Madame,
Par les nombreuses affiches dont les militants de Lutte Ouvrière
ont couvert les murs ces jours derniers, vous m'invitez à participer
à une manifestation le 16 prochain à Paris "pour l'interdiction
totale des licenciements dans les grandes entreprises qui font des profits".
Me trouvant à l'étranger à cette date pour motifs
professionnels, je me vois dans l'impossibilité d'accepter votre
invitation. J'en suis désolé, car je suis fondamentalement
d'accord avec votre mot d'ordre, pris au pied de la lettre. Mais peut-être
ne serez-vous pas d'accord avec l'analyse sémantique que j'en fais.
Premièrement, votre mot d'ordre intègre une restriction
importante : "dans les grandes entreprises". Ainsi donc, une
PME qui licencierait tout en étant profitable, bénéficierait
en quelque sorte de votre bienveillante indifférence. On ne peut
qu'être d'accord avec vous sur ce point. Les PME sont le vivier
de l'immense majorité des créations d'emploi, un peu partout
dans le monde, depuis de nombreuses années déjà,
et très certainement pour de très nombreuses années
encore. Elles méritent donc bien d'être l'objet de toutes
nos attentions. Soit dit en passant, elles sont bien plus créatrices
de valeur que leurs soeurs plus grandes. En particulier, car elles gèrent
bien plus efficacement leurs capitaux investis et qu'elles ont donc des
intensités capitalistiques bien moindres. Elles sont ainsi bien
en-deçà du seuil de déséconomies d'échelle
spécifique à leur industrie particulière, seuils
qu'on arrive à mesurer statistiquement sur les marchés financiers
de manière assez claire en termes de capitaux investis. Ainsi donc,
tout le monde est content dans ces petites entreprises : les travailleurs
qui jouissent d'un emploi et les actionnaires qui s'enrichissent (certes
pas en dormant, car beaucoup d'entres eux dorment à peine plus
de 35 heures par semaine) et peuvent ainsi faire croître leur entreprise
afin de créer à nouveau plus d'emplois ...
Deuxièmement, il est effectivement scandaleux qu'une entreprise
qui fait des profits licencie. Encore faut-il savoir de quel profit on
parle. On ne peut évidemment pas parler du résultat comptable.
N'importe quelle SARL au capital légal minimum soit FRF 50.000
qui ferait FRF 1 symbolique de résultat net comptable serait bien
profitable au sens traditionnel du terme. Cependant serait-elle suffisamment
profitable, en particulier suffisamment pour attirer les nouveaux investisseurs
requis pour financer sa croissance, elle-même nécessaire
au développement de l'emploi ? Evidemment non ! Un rendement de
1/50.000 annuel soit 0,002 % n'attirerait aucun investisseur, pas même
un militant de L.O. car il s'apparenterait plus à un don qu'à
un investissement. Donc quel seuil retenir pour juger que le niveau de
résultat atteint est suffisamment profitable ? Le législateur
français a fixé un taux de 5 % pour qu'une entreprise soit
obligée de doter la Réserve Spéciale de Participation
des salariés aux fruits de l'expansion de leur entreprise. En-deçà
de ce niveau, le législateur a donc considéré dans
l'après-guerre que les fonds propres de l'entreprise n'étaient
pas suffisamment rémunérés et qu'il n'y avait pas
lieu à distribution. Ceci étant, si on raisonne en termes
économiques, et non plus administratifs, ce niveau de 5 % a-t-il
un sens réel aujourd'hui, compte tenu des conditions ambiantes
? Ici encore, la réponse est évidemment négative
! Vous n'êtes pas sans savoir que les dettes de l'Etat offrent aujourd'hui
en France et dans la plupart des pays industrialisés des intérêts
supérieurs à 5,2 %. En toute rationnalité économique,
vous devriez admettre qu'un investisseur demande une rentabilité
de son investissement dans la SARL de mon exemple, supérieure à
ce 5,2 % pour le compenser du risque supplémentaire que celle-ci
représente pour lui par rapport à l'Etat. A quel niveau
se situe cette prime de risque ? On ne le sait pas de science sure. Mais
il paraît raisonnable de penser qu'au minimum elle sera de quelques
pour cent. Ainsi donc, vous devriez convenir avec moi, qu'à moins
de 8-10 % de rentabilité des fonds propres aujourd'hui une entreprise
n'est pas véritablement profitable, c'est-à-dire dans un
sens économique. Or comme, malheureusement pour notre pays, de
très (trop !) nombreuses entreprises n'atteignent même pas
ce niveau minimum de profitabilité (en dépit de résultats
comptables mirifiques), ici encore votre mot d'ordre tendrait à
prouver que vous ne protesteriez pas contre les licenciements de ces entreprises-là.
Troisièmement, il faudrait savoir à quelle époque
se réfère les profits dont on parle. Nous n'aurons, je pense,
aucun mal à être d'accord sur le fait que le niveau de résultat
d'aujourd'hui n'est en rien indicateur du niveau de demain. Telle entreprise
en perte aujourd'hui pourra atteindre des bénéfices records
demain en cas de redressement spectaculaire ; telle autre en bénéfice
aujourd'hui pourra déposer son bilan demain en cas de retournement
de conjoncture. M. de la Palisse le disait déjà : "un
quart d'heure avant sa mort, il était toujours vivant". Or,
je pense que, comme moi, vous devez être adepte de la médecine
préventive. Compte tenu de sa vision d'avenir sur sa propre évolution
et sur son environnement, une entreprise peut très bien prévoir
que demain la conjoncture ne sera pas aussi bonne que celle qui lui a
permis de dégager hier les (vrais) profits qu'elle annonce aujourd'hui.
Dans ce cas, vous ne pourriez pas lui faire reproche de prendre des mesures
préventives aujourd'hui et ainsi éviter peut-être
une catastrophe encore plus grande demain. Votre mot d'ordre ne condamnerait
donc pas non plus ce cas d'espèce.
Quatrièmement, vous devriez faire à cette entreprise d'autant
moins de reproches, qu'elle aurait été généreuse
avec ses travailleurs en termes de rémunérations en période
(réellement) profitable. En effet, vous devez être attachée
comme moi à une large participation des travailleurs aux (vrais)
profits de leur entreprise. If you give peanuts, you get monkeys dit un
aphorisme anglo-saxon que j'affectionne particulièrement et que
tout entrepreneur réellement soucieux du devenir de son entreprise
n'a aucun mal à faire sien. Evidemment, comme moi, vous n'aimez
pas ces entreprises qui disent à leurs travailleurs : "pile,
je gagne ; face, tu perds". Mais, réciproquement, vous ne
devriez pas concevoir qu'un travailleur tienne ce même genre de
propos à son entreprise : "ça va pour l'entreprise,
ça va pour mes rémunérations ; ça ne va pas
pour l'entreprise, ça va quand même pour mon emploi".
Les entreprises ne peuvent fournir des emplois que si elles sont en bonne
santé, c'est-à-dire si elles font des (vrais) profits.
Si j'avais pu participer à votre cortège, j'aurais donc
écrit sur la banderole que j'y aurais brandie l'interprétation
que je viens de développer de votre slogan : "pour l'interdiction
totale des licenciements dans les grandes entreprises qui ne distribuent
pas des rémunérations généreuses lorsqu'elles
font des vrais profits et dont rien n'indique qu'elles ne puissent pas
faire de vrais profits demain sans ces licenciements". J'en conviens
cela fait une banderole assez longue. Mais elle ne serait certainement
pas assez vaste pour accueillir tous les entrepreneurs français
qui adhèrent sincèrement à mon interprétation
de votre slogan !
En espérant que vous serez d'accord avec mon interprétation
de votre mot d'ordre, je vous prie de croire, Madame, à l'assurance
de ma considération distinguée.
Un électeur potentiel.
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