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NE DITES PAS A MA MERE QUE
JE SUIS STRATEGE, ELLE ME CROIT ANALYSTE FINANCIER !
Félix BOGLIOLO
La Finance
moderne enseigne depuis de nombreux lustres déjà qu'à
tout instant le cours de l'action d'une entreprise résulte de
l'actualisation au coût du capital de la chronique de ses profits
économiques (residual income ou EVA®) futurs tels qu'ils
sont estimés par les investisseurs. Ceci est en tout point équivalent
à l'actualisation des free cash flows (deux arrangements distincts
des termes d'une même équation). Le corollaire suivant
en découle simplement.
A information constante, le prix d'une action est fixé à
un niveau tel que la rentabilité de ce placement est égale
au coût du capital. C'est à dire qu'il offre une juste
rémunération pour le temps passé et pour le risque
assumé.
Que la chronique anticipée se réalise, assurera aux investisseurs
une juste rémunération : le coût du capital. Ne
pas réaliser cette chronique anticipée pénalisera
dans leur rémunération les investisseurs. Dépasser
cette chronique anticipée débouchera sur une rémunération
'supra-ordinaire' pour les investisseurs.
Une action est donc toujours cotée à son juste prix. A
contrario, une action n'offrira un rendement supérieur (resp.
inférieur) à son coût du capital (elle sur-performera
/ resp. sous-performera) que si les informations nouvelles la concernant
amènent les investisseurs à réviser à la
hausse (resp. à la baisse) la chronique de ses profits économiques
futurs.
Donc, suggérer qu'un cours est sous-évalué et donc
recommander l'action à l'achat (resp. surévalué
- à la vente) revient pour un analyste à dire qu'il pense
que la chronique des profits économique futurs de l'entreprise
concernée sera en réalité supérieure (resp.
inférieure) à la chronique 'consensuelle' des investisseurs,
aujourd'hui imputée dans son cours. Un analyste ne peut suggérer
qu'une action est 'à son juste prix' et donc recommander 'conserver'
que s'il n'a pas de vue divergente par rapport au consensus des investisseurs
construit dans le cours constaté.
Il en découle immédiatement pour un analyste une organisation
de son travail en deux étapes:
1. Un analyste doit 'lire' le cours actuel pour en extraire la chronique
'consensuelle' qui y est imputée. L'analyste doit construire
une chronique de profits économiques futurs 'plausible' dont
la valeur présente actualisée au coût du capital
de l'entreprise donne le cours constaté.
2. Il doit prendre position par rapport à cette chronique 'consensuelle'.
L'analyste doit traduire son interprétation personnelle de la
stratégie de l'entreprise en termes d'une chronique de profits
économique futurs.
Autant ces deux tâches relèvent bien de l'analyse financière
classique, autant les ingrédients nécessaires à
la réalisation de la seconde ressortissent exclusivement à
l'analyse stratégique.
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L'analyste doit donc expliquer
à ses clients en quoi la chronique de profits économiques
futurs 'consensuelle' qu'il a lue dans le cours est en deçà
de sa propre vision de la performance de l'entreprise telle qu'il la projette.
Ainsi il profitera de ce qui apparaîtra à terme comme une
sous-évaluation du cours.
Mais l'analyste doit aussi expliquer en quoi l'objectif de performance
qu'envisagent les investisseurs à travers le cours ne peut pas
être atteint, s'il pense que le cours est surévalué.
Il pourra ainsi profiter des emballements indus qui seront immanquablement
suivis de corrections sévères.
En ce sens, l'analyste doit faire preuve d'une certaine dose d'immodestie.
En effet, ceci revient à dire : 'je suis le seul à prévoir
cet événement', puisque tous les investisseurs ou leurs
conseils qui s'intéressent de près ou de loin à cette
entreprise ne prévoient pas cela quand ils acceptent de traiter
au cours actuel.
Car les perspectives de l'analyste ne doivent pas être déjà
anticipées d'une manière ou d'une autre par les investisseurs.
Sinon elles ne seront en fait que des non-événements sans
répercussion sur le cours. Or, bien qu'extérieurs à
l'entreprise, ces derniers disposent de moyens d'information très
puissants : concurrents, clients, fournisseurs ou employés sont
autant de sources qu'ils n'hésitent pas à exploiter. Et
surtout, leur simple nombre contribue à la qualité de leurs
prévisions collectives : la somme de leurs erreurs individuelles
atteint une sorte de rationalité.
Même si l'analyste a raison, il faut que les investisseurs s'en
persuadent d'ici à 'demain'. Car si l'événement anticipé
par l'analyste à l'encontre de l'opinion actuelle des investisseurs
ne se matérialise ou n'est pris en compte qu''après-demain',
entre aujourd'hui et 'demain' le cours de l'action de l'entreprise étudiée
suivra son évolution 'normale'. La sur- ou sous- performance prédite
par notre analyste ne se produira qu''après-demain'. C'est-à-dire
au-delà de l'horizon que cet analyste avait évoqué
devant les investisseurs lors de sa tentative de persuasion. Il aura eu
tort parce qu'il aura eu raison trop tôt. La crédibilité
de l'analyste face aux investisseurs s'en trouvera ébranlée.
S'il est vraiment sûr de lui, il faudra qu'il fasse preuve de fermeté
pour soutenir sa position face à une évolution lui donnant
tort et la maintenir jusqu'à ce que les faits lui donnent éventuellement
raison. Cependant, il devra se garder de tomber dans le travers stigmatisé
par le fameux perseverare diabolicum. Car les investisseurs ont souvent
raison contre les analystes.
L'analyste n'est donc pas analyste financier mais bien analyste stratégique.
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