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PROFIT ECONOMIQUE : CALCUL
Félix BOGLIOLO
Dans un article publié
par cette même revue (Augmenter la
valeur des entreprises par des rémunérations incitatives
- No 27 - Mars 1997), nous écrivions :
<Admettons (la démonstration de ce point allongerait inutilement
cet article, voilà pourquoi <elle sera l'objet d'un article
à paraître prochainement dans cette même revue), admettons
donc qu'il <existe un critère de mesure de la performance interne
d'une entreprise qui constitue un bon élément <d'explication
de la valeur de marché de cette entreprise. Ce critère est
appelé residual income <depuis plus de trente ans outre-Atlantique
dans les livres de Finance ; de ce coté-ci, on parle de <résultat
économique. Le magazine L'Expansion l'a rendu populaire à
trois reprises ces dernières <années (le 7 novembre 1996
pour la publication la plus récente) à l'occasion d'un classement
réalisé <en liaison avec le cabinet américain
Stern Stewart qui a déposé la marque EVA® pour Economic
<Value Added. Le lecteur impatient qui ne pourrait attendre la prochaine
publication de tous les <détails trouvera en annexe comment
calculer très succinctement ce critère. Ce résultat
économique <est la mesure de performance interne à l'entreprise
qui est la plus corrélée à la valeur de cette même
<entreprise.>
Tout vient à point à qui sait attendre, dit la sagesse populaire.
Voici donc les explications annoncées.
I. CALCUL DE LA MVA
Il convient dans un premier temps de mesurer la valeur de l'entreprise
en stock. En fait et pour être à la fois plus précis
et plus pertinent, il convient de distinguer à ce stade entre valeur
et création de valeur ou de richesse. C'est le concept de la Market
Value Added ou M.V.A. qui sert de base au classement évoqué
ci-dessus. En effet, l'important n'est pas la valeur de l'entreprise mais
plutôt le surcroît de valeur par rapport à l'investissement
réalisé par les bailleurs de fonds.
A. CALCUL DE L'ACTIF ECONOMIQUE
C'est cette notion d'investissement des bailleurs de fonds que nous allons
expliquer dans un premier temps. Nous l'appelons Actif Economique.
Actif Economique (vu de l'Actif ou des emplois)
= Immobilisations quelle que soit la manière de les financer, c'est-à-dire
y compris celles en crédit-bail ou en location simple de longue
durée
+ Besoin en Fonds de Roulement, c'est-à-dire
+ stocks
+ clients y compris ceux escomptés ou cédés n'importe
quelle forme
+ un volant minimum de liquidités nécessaires à l'exploitation
que l'on peut évaluer selon un nombre de jours de chiffre d'affaires
- fournisseurs - exclusivement ceux d'exploitation
Actif Economique (vu du Passif ou des ressources)
= Actions pour les montants effectivement déboursés c'est-à-dire
compte non tenu des actions d'auto-contrôle
+ Dettes financières y compris les contreparties des effets escomptés
ou cédés sous quelque forme que ce soit ; y compris aussi
tous les pseudo-fonds propres : TSDI, prêts participatifs, etc.
qui sont en fait des vraies dettes
Nous préférons
la définition par l'Actif plutôt que celle par le Passif.
En effet, une entreprise est ce qu'elle est grâce à son Actif.
Ses clients (ses fournisseurs même d'une certaine mesure) la connaissent
par ses produits et par ses marchés exclusivement. Or le client,
consommateur d'un produit ou service, s'intéresse exclusivement
aux caractéristiques de ce produit ou service : qualité,
prix, délai de paiement, disponibilité, service après-vente,
etc.. Toutes choses qui dépendent exclusivement des actifs de l'entreprise
fabriquant et vendant ce produit : actifs corporels (les machines ayant
fabriqué le produit), actifs incorporels (fonds de commerce, recherche
et développement, formation du personnel, publicité et marketing,
ayant généré le produit en amont de la fabrication
et suscité sa vente en aval) et éléments du besoin
en fonds de roulement (consubstantiels des conditions de vente et de fabrication).
Ceci étant, l'égalité comptable fait que l'Actif
Economique, mesuré de préférence du côté
de l'Actif ou des emplois, peut aussi être mesuré du côté
du Passif ou des ressources, pour arriver au même résultat.
C'est l'investissement réalisé par les bailleurs de fonds
pour financer la constitution de l'Actif Economique.
Comme le lecteur aura pu le remarquer, nous avons à plusieurs reprises
employé l'expression bailleurs de fonds. Nous utiliserons aussi
celle d'investisseurs. Nous n'évoquerons que très rarement
la séparation en deux catégories entre lesquelles ils se
répartissent : actionnaires et créanciers. En effet, cette
répartition est assez arbitraire. La même entreprise fabriquera
et vendra les mêmes produits pour les mêmes clients aux mêmes
conditions de prix ou autres, qu'elle soit financée à 100%
par des fonds propres et donc sans dette aucune ou avec 1F symbolique
de capital et le solde de ses ressources apporté par de la dette
(situation extrême d'un R.E.S. ou L.B.O.) ou encore tout autre situation
intermédiaire. Il s'agit seulement d'une décision administrative
d'une équipe dirigeante en négociation avec les parties
concernées : actionnaires ou créanciers. De plus, cette
situation est évolutive : telle entreprise peut s'endetter plus
à certains moments de son histoire soit en souscrivant de nouveaux
emprunts soit en retirant du capital ou au contraire telle autre entreprise
ou la même entreprise à d'autres moments de son histoire
peut se désendetter en remboursant ses emprunts soit par sa génération
de liquidités soit par une augmentation de capital.
Dans cette définition de l'Actif Economique on ne prend en considération
que les éléments d'exploitation. Tout ce qui est hors exploitation
: immobilisations en cours, créances hors exploitation ou financières,
valeurs mobilières de placement, n'est pas pris en considération
pour la détermination de l'Actif Economique. Ce sont des éléments
soit qui ne portent pas de fruit soit dont les fruits ne se retrouvent
pas dans le résultat d'exploitation : intérêts ou
dividendes perçus.
Pour effectuer cette mesure de l'Actif Economique, on utilise les états
financiers de l'entreprise après certains retraitements économiques
pour fournir une vision de l'entreprise plus conforme à la réalité
qu'en perçoivent les investisseurs le plus souvent et surtout les
actionnaires systématiquement. Par retraitements, nous entendons
'seulement' la comptabilisation d'une même transaction différemment
pour passer d'une logique comptable à une logique économique.
B. RETRAITEMENTS
Des retraitements ne sont effectués que s'ils peuvent entraîner
des modifications dans la conduite de l'entreprise et un changement dans
l'attitude de ses dirigeants et de son personnel. Rappelons en effet à
la suite de notre article précédent, que la méthodologie
EVA® cherche avant tout à inculquer à l'entreprise une
Mentalité axée vers un objectif simple et unique : la performance
économique, afin que les investisseurs qui risquent leur épargne
obtiennent le rendement qu'ils sont légitimement en droit d'attendre.
Pour cela, il faut que les dirigeants et le personnel de l'entreprise
pensent, agissent et soient rémunérés comme les propriétaires
de l'entreprise.
C'est pour cela que si les investisseurs jugent que les dirigeants qu'ils
ont placés à la tête de leur entreprise peuvent inculquer
au personnel la Mentalité requise mieux, plus vite et plus profondément
grâce à quelques libertés avec l'orthodoxie de certains
retraitements, bienvenues soient-elles ! Ni la méthodologie EVA®
de Stern Stewart ni l'auteur ne sont dogmatiques ! Keynes écrivait
: I'd rather be vaguely right than precisely wrong ! (il vaut mieux avoir
vaguement raison que tort avec précision : traduction libre de
l'auteur).
Pour autant que ces entorses à l'orthodoxie ne soient pas hérétiques
bien sûr ! Par hérétique, nous entendons bien entendu
'qui risquerait de déboucher sur une Mentalité contraire
à celle recherchée et donc à des décisions
contraires à l'intérêt des investisseurs'.
De plus, des retraitements ne sont effectués que s'ils respectent
quatre critères :
- ils sont aisément compréhensibles par l'entreprise, ses
dirigeants et son personnel : une boîte noire n'est utile ni pour
un dialogue entre l'entreprise et ses investisseurs ni encore moins pour
un dialogue à l'intérieur de l'entreprise dans cette optique
de génération de meilleure Mentalité ;
- ils peuvent être calculés avec exactitude : il ne peut
s'agir d'estimations arbitraires ni de règles floues qui donnent
lieu à des négociations ;
- les données nécessaires à leur calcul sont disponibles
dans la comptabilité de l'entreprise : si les données ne
sont pas suivies, la raison en est probablement que l'événement
sous-jacent n'est pas important dans la gestion de l'entreprise ;
- leurs montants sont significatifs : la nouvelle vision qu'ils donnent
de l'entreprise est substantiellement différente de la vision donnée
par les états comptables traditionnels.
Un calcul complet et approfondi
de l'EVA® et de la MVA requiert de très nombreux retraitements
et une connaissance approfondie de la réalité économique
de l'entreprise à laquelle on souhaite appliquer ces concepts.
C'est ce qu'une étude spécifique permet d'atteindre.
Dans les classements qu'effectue STERN STEWART pour le compte d'un certain
nombre de magazines dans différents pays, dont L'EXPANSION en France,
seulement un nombre très réduit de retraitements sont mis
en oeuvre. De plus ces retraitements sont mis en oeuvre de manière
très sommaire et totalement indiscriminée pour l'ensemble
de l'échantillon. Par exemple, la recherche et développement
est capitalisée sur 5 ans : il est clair que, dans l'industrie
du logiciel, une durée de 3 ans est certainement plus appropriée
et que, dans l'industrie pharmaceutique, une durée de 20 ans n'est
peut-être pas absurde dans certains cas.
De manière générale, ces retraitements peuvent être
classés en trois catégories :
- comptabilisation d'éléments constitutifs de flux monétaires
vs. des non-flux,
- comptabilisation en continuité de l'exploitation vs. en liquidation,
- comptabilisation en coûts complets vs. recherches fructueuses.
Premier type de retraitement.
La présentation traditionnelle des comptes des entreprises incorpore
toute une série d'éléments non représentatifs
de flux monétaires réels : transferts de charges ou produits,
provisions et amortissements. Or les investisseurs ne sont véritablement
sensibles qu'aux aspects de flux à une seule exception près
que nous étudierons un plus loin (amortissement des immobilisations
corporelles). Les autres n'ont guère de sens économique.
Pour ceux qui ont un sens économique la seule place de ces éléments
non-monétaires est d'être réintégrés
dans les fonds propres.
Par exemple, les comptes de régularisation passifs ou produits
différés tels des abonnements vont aller en augmentation
des fonds propres. Les charges à répartir ou comptes de
régularisation actifs vont aller en diminution des fonds propres.
Les provisions pour dépréciation d'actifs vont subir un
traitement analogue : aller en augmentation des fonds propres. En effet,
elles n'intéressent guère les investisseurs (même
si elles sont appelées parfois amortissement d'éléments
incorporels). En effet, ils ont bien investi 100F dans l'entreprise d'une
manière ou d'une autre pour que celle-ci acquière un actif
pour ce montant. C'est ce montant là qu'ils veulent voir au bilan
de 'leur' entreprise pour pouvoir mesurer correctement l'investissement
qu'ils y ont réalisé au fil du temps et par la suite le
rendement qu'ils en tirent année après année. N'importe
quelle entreprise peut sembler dégager un bon rendement pour peu
qu'elle ait déprécié suffisamment ses actifs ! Mais
les liquidités investies en leur temps seront tout autres.
Les investisseurs raisonnent en deux temps, comme nous avons commencé
à l'évoquer plus haut : d'abord investissement réalisé
et ensuite valeur de cet investissement pour mesurer la création
de richesse. Or la valeur de l'investissement ne dépend en rien
de la situation nette comptable telle qu'elle résulte du passage
de provisions pour dépréciations d'actifs diverses et variées.
A notre modeste connaissance, rares sont les transactions d'achat-vente
d'entreprises qui se négocient juste au prix donné par la
situation nette comptable. Il y a systématiquement une décote
ou une surcote, parfois même très importante. Alors si le
montant de ces provisions est purement arbitraire et ne peut servir de
guide économique, autant ne pas les passer. Les investisseurs les
contre-passent donc systématiquement pour raisonner en actifs bruts,
les seuls à retracer le montant réel de leur investissement.
Ceci s'applique tout aussi bien au goodwill.
En effet, que représente le goodwill ? Rien d'autre que la chose
suivante. Une entreprise A a acheté une entreprise B. Lorsque A
intègre B pour la première fois dans ses comptes, elle comptabilise
au débit de différents comptes d'actifs : liquidités,
clients, stocks, immobilisations corporelles et incorporelles et autres,
divers montants dont le total n'est que de 95 par exemple. Ces divers
montants peuvent d'ailleurs avoir été fixés à
dires d'expert si la législation pertinente le permet. Ils peuvent
donc ne pas correspondre aux montants comptabilisés par B avant
l'acquisition. Pour équilibrer son écriture comptable, A
crée un compte de goodwill qu'elle débite de 5.
Mais ces procédures administratives sont de peu d'importance économique
aux yeux des investisseurs. Le fait est que les dirigeants de A ont crû
bon de demander 100 de plus à ses investisseurs, augmentant d'autant
les fonds gérés par eux.
Or, si les immobilisations corporelles s'usent parce qu'on s'en sert,
le goodwill s'use quand on ne s'en sert pas ! Un actif semblable au goodwill
est-il éligible à un éventuel amortissement dans
le cadre conceptuel que nous décrirons ultérieurement pour
les immobilisations corporelles ? La réponse sera : Non !
Seule la valeur brute du goodwill est donc à considérer,
comme pour tous les actifs semblables. Et ce, que le goodwill ait été
amorti via le compte d'exploitation ou directement sur les fonds propres
dans les cas autorisés. Seules les immobilisations corporelles
sont à prendre en net des amortissements économiques.
On peut raisonner de manière similaire avec les provisions pour
risques et charges ou pour impôts différés. Tant qu'elles
ne sont pas payées, elles représentent des liquidités
générées par l'entreprise et qui n'en sont pas encore
sorties. Elles représentent donc bien une ressource de l'entreprise
ayant servi à financer l'Actif Economique. Reste à savoir
si ce sont des dettes ou bien des fonds propres. Quatre arguments militent
clairement en faveur d'une classification en fonds propres. Cependant
un distinguo doit être fait entre deux types de provisions : celles
de type actuariel (notamment les retraites) et les autres. Les arguments
qui vont suivre s'appliquent seulement aux autres types.
D'abord, il n'y a que deux types d'investisseurs et deux seulement : les
actionnaires et les créanciers. L'argent des provisions ne provient
clairement pas des créanciers. Il ne peut donc provenir que des
actionnaires.
En deuxième lieu, considérer les provisions comme une dette,
c'est implicitement se placer dans une perspective liquidative de l'entreprise.
Dans une perspective de continuité de l'exploitation, on voit clairement
que les provisions sont toujours au bilan et pour des montants plutôt
croissants. Si on pouvait marquer F 1 de ces provisions au Carbone 14,
on constaterait en effet que selon les années, ce F 1 rentre ou
sort. Et donc ce F 1 particulier est bien une dette. Mais comme dans leur
ensemble, les provisions sont toujours là, force est donc de constater
que, collectivement, elles constituent bien des fonds propres.
Ensuite, si l'entreprise disposait d'un droit de créance sur ses
actionnaires, on pourrait très bien envisager que l'entreprise
distribue la totalité de son résultat quitte à procéder
à une augmentation de capital lorsque ces provisions deviennent
dues. L'entreprise dispose bien d'un tel droit dans le cas du capital
souscrit et non appelé ou du capital appelé et non versé
ou dans le cas d'une S.N.C.. Les provisions constituent donc en quelque
sorte une augmentation de capital réalisée trop tôt.
Enfin, l'entreprise a aussi le choix de charger une compagnie d'assurance
du service de ces provisions, moyennant le paiement immédiat d'une
prime égale à la provision constituée. L'argent correspondant
ne serait plus dans l'actif économique de l'entreprise. Par contre,
il ferait partie intégrante de l'actif économique de la
dite compagnie d'assurance. Or il est bien connu que les compagnies d'assurance
n'ont pas de dettes. Ce montant ferait donc partie des fonds propres de
la compagnie d'assurance. En choisissant de ne pas avoir recours à
une compagnie d'assurance tierce, l'entreprise s'auto-assure et ajoute
donc de fait un nouveau métier à son objet social. Son bilan
est alors le consolidé entre son métier industriel et son
activité d'assurance. Il incorpore donc l'effet comptable de ces
retraites, à savoir les fonds propres de la compagnie d'assurance.
En quoi le traitement des provisions de retraite doit-il être différent
?
Les provisions de retraite au passif sont d'un type actuariel. Elles se
comportent comme une sorte de zero coupon bond (obligation à coupon
zéro). C'est-à-dire que l'entreprise passe dans son compte
de résultat une dotation supplémentaire chaque année
pour ajuster la valeur du stock au passif, et cette écriture est
en tout point équivalente à un intérêt financier.
Il y a donc lieu de ne pas considérer la dotation correspondante
dans le calcul du résultat opérationnel.
Les employés sont donc à ce titre des créanciers
de l'entreprise comme les autres. La réserve spéciale de
participation laissée dans l'entreprise est aussi considérée
comme une dette. Dans les deux cas, les employés ont la possibilité
théorique d'investir l'argent qui leur est actuariellement dû
en dehors de l'entreprise.
Hormis la question des amortissements sur immobilisations incorporelles,
l'EVA® ne considère que les flux monétaires.
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Deuxième type de
retraitement.
Force est de constater qu'en dépit des affirmations de la profession
comptable, la présentation traditionnelle des comptes est faite
dans une optique liquidative de l'entreprise plutôt que dans une
véritable optique de continuité d'exploitation. En ce sens,
les états financiers traditionnels sont plus faits pour les créanciers
que pour les actionnaires. Les comptes sont en effet un peu trop dominés
par le principe de prudence. Ils en oublient le principe de concordance
dans le temps des recettes et des dépenses.
L'exemple caractéristique de cette affirmation est celui des investissements
immatériels : que ce soit typiquement la recherche et développement
ou tout autre dépense passée en charge d'un seul exercice
alors que ses effets vont porter des fruits étalés sur plusieurs
exercices (formation du personnel, campagne de marketing pour le lancement
d'un nouveau produit, etc.).
Considérons que le principe de concordance dans le temps est primordial,
comme le pensent les investisseurs. En effet, le principe de prudence
n'est pas important pour eux par définition même puisqu'il
s'agit d'investisseurs. Leur métier est en effet de prendre des
risques. Ils se désaisissent de leur épargne pour l'investir,
c'est-à-dire la confier en gestion à des tiers, dirigeants
d'entreprise qui deviennent leurs mandataires. Cet acte est risqué
par nature et donc non prudent, si le lecteur nous autorise cette lapalissade.
Supposons un effort de recherche et développement régulièrement
étalé tout au long de l'exercice. Sa vie moyenne est donc
de six mois. Si le principe de concordance dans le temps était
réellement appliqué, cela voudrait dire que les fruits de
cet effort de recherche et développement seraient générés
durant ces mêmes six mois. Quel dirigeant d'entreprise entreprendrait
un quelconque effort de recherche et développement pour des fruits
durant six mois ?
On nous objecte souvent : et si la recherche est infructueuse et que donc
cet investissement ne vaut rien ? Nous répondrons plus loin à
cette question plus en détail. Qu'il nous suffise pour le moment
de répéter ceci.
Le raisonnement précédent n'a rien à voir avec la
valeur de marché de l'entreprise puisque, ici, on en est à
mesurer la valeur comptable des investissements réalisés
par l'entreprise via la mesure des flux monétaires correspondants.
Les comptables tombent souvent dans l'erreur en prétendant valoriser
l'entreprise via, comme dans ce cas particulier, des différences
de comptabilisation en charge ou en investissement. Les investisseurs
préféreraient plutôt qu'ils concentrent leurs efforts
sur la mesure des flux monétaires y transitant. C'est la fonction
des marchés que de valoriser l'entreprise. Voilà tout l'intérêt
du raisonnement en deux temps que nous menons depuis le début de
cet article qui permet de mettre en exergue la création de richesse
en distinguant l'investissement réalisé de sa valeur sur
le marché.
Tous les investissements immatériels doivent donc être 'activés'
pour être situés là où il convient à
l'Actif immobilisé (immobilisations en cours avec la capitalisation
des intérêts intercalaires correspondants comme il se doit)
et non en charges d'un seul exercice. Et ce jusqu'à la mise sur
le marché des produits correspondants où ils passeront en
immobilisations normales. Ne doit circuler par les charges d'un exercice
que l'amortissement correspondant sur la durée de vie économique
des produits que l'investissement aura servi à fabriquer. Cette
durée d'amortissement peut être très longue si par
exemple on bénéficie de la protection d'un brevet.
Dans des industries lourdes en recherche et développement comme
l'industrie pharmaceutique par exemple, ce seul retraitement peut constituer
près de la moitié de l'Actif Economique total soit doubler
l'Actif comptable. La vision de l'entreprise en sera nécessairement
différente.
La méthodologie EVA® se place résolument dans une optique
de continuité de l'exploitation.
Troisième type de retraitement.
Ce troisième type de retraitement est mieux compris dans le cadre
d'un exemple tiré de l'industrie pétrolière.
Une entreprise pétrolière fore des puits dans l'espoir de
trouver des gisements. Certains puits s'avèrent infructueux et
les dépenses correspondantes sont passées en charge de l'exercice
selon la comptabilité traditionnelle. D'autres s'avèrent
productifs et les dépenses correspondantes sont activées
(successful efforts ou recherches fructueuses).
Mais toute personne sait bien que certaines règles statistiques
jouent. Si les compagnies pétrolières étaient sûres
d'avance des résultats de leurs recherches, elles ne foreraient
bien évidemment que les puits productifs !
En conséquence, il est clair que forer des puits secs fait partie
intégrante du travail de forage de puits productifs. On ne doit
donc pas mesurer la rentabilité des puits productifs par rapport
à leurs seules dépenses mais par rapport à l'ensemble
des dépenses de forage : celles relatives aux puits productifs
et celles relatives aux puits secs (full cost accounting ou coûts
complets).
Il en va de même des charges exceptionnelles ou frais de restructuration,
indemnités de licenciement ou autres. Cela fait partie de la vie
normale d'une entreprise malheureusement que se restructurer de temps
en temps pour s'adapter à son environnement changeant, éventuellement
via des licenciements.
Dans le cas des indemnités de licenciement, une procédure
française permet d'appréhender ce retraitement de manière
très spécifique et très visuelle.
Une entreprise en difficulté peut avoir besoin d'effectuer des
licenciements et ne pas avoir la trésorerie pour le faire. Elle
déposera alors son bilan. L'administrateur judiciaire effectuera
les licenciements prévus. Les organismes de Sécurité
Sociale paieront les indemnités correspondantes. Des liquidités
nouvelles extérieures à l'entreprise viendront donc s'investir
dans l'entreprise. Le bilan s'en trouvera bien augmenté d'autant.
La Sécurité Sociale se remboursera si l'entreprise retrouve
sa viabilité. Ici encore, la différence entre l'investissement
et sa valeur est bien visible.
Pour suivre la vision économique des investisseurs, la méthodologie
EVA® requière donc une comptabilité en coûts complets.
C. VALEUR DE MARCHÉ ET MVA
Une fois effectués tous ces retraitements, le calcul de l'Actif
Economique est effectué. Il représente le "In",
c'est-à-dire le montant total de l'investissement effectivement
réalisé par les différents bailleurs de fonds de
l'entreprise.
Il convient alors de mesurer le "Out", c'est-à-dire la
valeur de marché de ce même investissement, soit ce que ces
bailleurs de fonds retireraient de la vente sur le marché de leurs
titres de propriété ou de créance sur l'entreprise.
La valeur de marché des titres de créance n'est en général
pas substantiellement différente de leur valeur comptable même
quand une cotation publique n'existe pas. La différence provient
soit de variations de taux de change soit de variations de taux d'intérêt
et il est possible de la calculer assez simplement avec les outils classiques
des mathématiques financières. Elle peut aussi provenir
de variations importantes dans l'appréciation du risque de crédit
: exemple Eurotunnel dont la dette marque une décote importante
sur un marché gris (50-60%), si on en croit la presse.
La valeur de marché des titres de propriété est aisément
constatable si la société est cotée sur un marché
financier. Même si elle ne l'est pas, ses titres de propriété
ont une valeur fluctuante dans le temps : des experts en évaluation
font leur métier de calculer une estimation de cette valeur pour
la simple information de parties intéressées ou pour préparer
une transaction sur ces titres ou encore pour des obligations déclaratives
: I.S.F. par exemple.
On peut alors calculer la Market Value Added ou création de richesse
comme :
M.V.A. =
Out - In =
Valeur Marché de l'Actif Economique - Valeur 'Comptable' de l'Actif
Economique
Cette création
de richesse en termes de stock provient des anticipations du marché
quant à la création de richesse en termes de flux à
l'avenir. La création de richesse en termes de flux est donnée
par l'EVA® telle que mesurée ci-après (aussi appelé
profit économique). En termes de mathématiques financières,
on dit que la MVA est la valeur présente des EVA futures, estimées
par le marché et actualisées au Coût du Capital (Cf.
ci-dessous).
La Valeur de marché de l'entreprise se déduit en effet par
la formule suivante :
Valeur de marché = Actif Economique + Valeur présente des
EVA® futures
II. CALCUL DE L'EVA®
Pour calculer le profit économique ou EVA®, il faut partir
du Résultat Opérationnel, c'est-à-dire le Résultat
d'exploitation modifié par les conséquences de tous les
retraitements effectués sur l'Actif Economique et après
impôt sur ce seul solde.
Ainsi on ne prend en considération ni le résultat financier
ni le résultat exceptionnel ni la quote-part d'impôt y afférente.
De plus on est cohérent avec le calcul de l'Actif Economique et
on intègre au calcul de l'EVA® le pendant des retraitements
effectués pour ce premier calcul.
Par exemple et puisqu'on y a intégré divers éléments
tels que provisions ou écarts de conversion, seule leur variation
sera reprise ici. Puisqu'on a capitalisé les locations longue durée
hors bilan, on réintègre les frais financiers y afférents
et qui sont inclus au compte de résultat traditionnel dans les
loyers passés en charge. Aussi l'impôt est pris pour sa seule
partie effectivement payée durant l'exercice et non pas pour sa
partie différée.
Si on divise ce Résultat Opérationnel par l'Actif Economique,
on obtient le Rendement de l'Actif Economique.
On ne peut dire que le résultat de cette division est bien le Rendement
de l'Actif Economique que parce que le Résultat Opérationnel
est après amortissements des seules immobilisations corporelles.
En effet, que représente l'amortissement ? La meilleure manière
de répondre à cette question est d'utiliser une analogie.
On peut dire que le rendement d'une obligation achetée 1000 et
payant un coupon de 100 est de 10% que si sa valeur est de 1000 en fin
d'année. Si pour quelque raison que ce soit, cette obligation vaut
1050 son rendement est de 15% et si par contre sa valeur est tombée
à 975 son rendement est de 7,5%.
Les immobilisations corporelles, par le simple fait d'avoir été
utilisées pour leur objet dans le courant de l'année, ne
valent plus, en termes d'utilité économique, à la
fin de l'année autant qu'en début d'année. Et ce
quelle que soit les dépenses de maintenance qui ont été
effectuées surtout en fin de vie. Voici pourquoi on doit tenir
compte dans le Résultat Opérationnel d'un certain amortissement
des immobilisations corporelles, en faisant toutefois bien attention de
ne pas oublier la maintenance.
Cette notion de Rendement de l'Actif Economique, aussi importante soit-elle,
ne constitue pas l'aboutissement de notre calcul.
En effet, supposons que nous ayons affaire à deux entreprises A
et B et que le Rendement sur Actif Economique calculé comme indiqué
ci-dessus soit de 18% pour A et celui de B soit de 13%. Supposons que
l'on veuille comparer les performances de A et B. La réponse ne
peut être apportée avec ces seuls éléments
d'information. Un Rendement sur Actif Economique ne peut être comparé
à un autre Rendement sur Actif Economique que ce soit de la même
entreprise à une autre date ou à celui d'une autre entreprise.
Un Rendement sur Actif Economique ne peut être comparé qu'aux
attentes que les investisseurs avaient lorsqu'ils ont accepté de
se désaisir de leur épargne pour la confier en gestion aux
dirigeants de leur entreprise.
Cette notion est nommée Coût du Capital dans le monde académique
et depuis plus de trente ans on sait comment la calculer de manière
assez précise. Du moins de manière assez précise
pour le monde des affaires et l'utilisation que l'on peut en faire dans
la gestion des entreprises. Nous renvoyons le lecteur intéressé
par le sujet à la lecture de la littérature consacrée
à ce sujet et notamment au livre de G. Bennett Stewart III, The
quest for value, Harper-Collins, 1991. Qu'il nous suffise ici d'écrire
que ce Coût du Capital se calcule comme la somme de deux éléments
: un taux sans risque que l'on prend le plus souvent en France égal
au taux des OAT plus une prime de risque propre à l'entreprise
et qui dépend de son secteur économique et de sa structure
d'endettement.
Cette prime de risque est extrêmement variable d'une entreprise
à l'autre tant et si bien que, dans notre dernier classement ci-dessus
référencé, ce Coût du Capital s'échelonne
pour l'année 1995 de 8,47% à 16,84%, avec 80% des sociétés
comprises entre 10,36% et 13,95%.
Le Coût du Capital représente le coût moyen pondéré
de toutes les sources de financement : actions et dettes financières
à leur coût après impôt respectif.
Revenons à notre exemple précédent et précisons
que le Coût du Capital de la société A est de 20%
et que celui de la société B est de 12%. Alors nous pouvons
affirmer que la performance de la société B est bien meilleure
que celle de la société A, en dépit des apparences.
En effet, cette dernière ne rapporte pas ce que les investisseurs
attendaient d'elle lorsqu'ils y ont investi leur épargne et ce
au rythme de -2% par an. Par contre, la société B rapporte
+1% de plus que ce que les investisseurs attendaient, ce qui est extra-ordinaire
au sens propre du terme.
C'est cette notion de performance que retrace l'EVA®. On pose en effet
:
Résultat économique ou E.V.A.® = (R - C) * AE,
ou encore
= Résultat Opérationnel - Loyer de l'Actif Economique
avec
R Rendement de l'Actif Economique ou Résultat Opérationnel/Actif
Economique
C Coût du Capital
AE Actif Economique
Loyer de l'Actif Economique = Coût du Capital x Actif Economique
La première formule
s'apparente à la formule traditionnelle d'un produit net bancaire
: intérêts perçus moins intérêts payés
appliqués au principal. Elle met l'accent sur l'aspect rendement-coût
du tableau Emplois-Ressources.
La deuxième formule illustre la philosophie mandant-mandataire,
classique des situations d'affermage. La gestion des 'fermiers' dégage
un Résultat Opérationnel, mais elle ne laisse un profit
réel qu'après paiement du loyer au propriétaire.
L'EVA® est la création de richesse en termes de flux évoquée
précédemment. C'est l'excédent (déficit) de
rentabilité dégagée par les dirigeants sur les fonds
qui leur ont été confiés en gestion par rapport au
minimum que sont en droit d'exiger les investisseurs. C'est pour cela
qu'elle est une estimation du véritable profit économique
de l'entreprise étudiée.
Pour prouver que la relation théorique indiquée précédemment
comme reliant la MVA à l'EVA® se retrouve bien dans la pratique
des affaires en France, nous proposons au lecteur le graphique suivant
tiré de notre classement déjà mentionné. Chaque
point représente une des deux cents sociétés de l'échantillon
étudié avec des valeurs normées à 1 pour enlever
l'effet de taille. Ce graphique montre un nuage de points très
peu dispersé, très bien aligné le long de la droite
de régression. Il prouve donc bien que la corrélation est
effectivement très forte entre la création de richesse et
le profit économique (R2=0,78 pour les statisticiens).
A titre de conclusion de ce long article, rappelons que nous n'avons traité
ici qu'un seul des 4 M que constitue la méthodologie EVA®,
celui de Mesure. Mais l'EVA® est aussi et avant tout, un outil de
Management de l'entreprise, un outil de Motivation de son personnel et
enfin et plus que tout un outil de changement de la Mentalité de
l'entreprise. Seulement en réussissant ce changement grâce
à la mise en place des trois outils précédents, les
entreprises pourront-elles exceller dans leur performance économique.
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