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POUR UNE RESPONSABILISATION ACCRUE DES DIRIGEANTS !
Félix BOGLIOLO
Dès ses premiers pas en Economie, tout étudiant de cette
noble science apprend comment se constitue et vit une entreprise.
Des investisseurs ont confié leur épargne en gestion à
des dirigeants afin que ces derniers l'investissent dans des projets offrant
des perspectives intéressantes pour les premiers. Ce n'est qu'à
cette condition que les premiers ont accepté de courir le risque
de se désaisir de leur épargne.
Cette définition d'une entreprise expose clairement la relation
de mandat existant entre des mandants-investisseurs et des mandataires-dirigeants.
L'objet du mandat est la gestion par ces derniers de l'épargne
des premiers. Le but du mandat est de faire fructifier cette épargne.
Tout mandataire devant rendre des comptes à ses mandants, les dirigeants
doivent donc expliquer quelle a été la création de
richesse qu'ils ont ajoutée aux capitaux qui leur ont été
confiés en gestion par les investisseurs. Tout mandant ayant légitimement
le droit de contrôler ses mandataires et ayant naturellement le
désir de le faire, les investisseurs veulent donc mesurer la création
de richesse apportée par 'leurs' dirigeants.
La notion de création de richesse et la quête de la valeur
en découlant, ne résultent pas d'un quelconque choix politique
ou philosophique au terme d'un débat empreint de manichéisme.
La quête de la valeur est seulement et tout simplement inhérente
à la notion même d'entreprise, à la manière
dont celle-ci est constituée, à la nature et aux objectifs
des parties présidant à sa constitution, aux fondements
du contrat prévalant à sa constitution.
Pour que cette quête de la valeur ne soit pas vaine, la 'bonne'
mentalité doit donc être présente chez les dirigeants
: ils doivent penser, agir et être rémunérés
comme les propriétaires de l'entreprise qu'ils gèrent (par
opposition à une mentalité de locataires). Seule une telle
mentalité crée la nécessaire convergence d'intérêts
entre les dirigeants d'une part et les investisseurs d'autre part. Les
conflits d'intérêts, inhérents à toute situation
de mandat, entre les mandants et les mandataires, ne peuvent être
gommés qu'à cette condition.
Or une rémunération incitative constitue un élément
essentiel de la motivation des dirigeants d'une entreprise et un élément
propre à susciter cette mentalité. S'ils vont être
mesurés selon la création de richesse apportée à
leurs investisseurs, s'ils doivent donc avoir cette mesure de performance
présente en permanence à leur esprit et donc gérer
l'entreprise à la tête de laquelle ils ont été
placés afin de la maximiser, quoi de plus logique qu'ils soient
aussi rémunérés sur la base de cette même mesure
? Sinon, on court le risque de les rendre schizophrènes.
La théorie de la Finance a prouvé depuis plus de trente
ans qu'il existe un critère de performance interne à une
entreprise qui constitue un bon élément d'explication de
la valeur de marché de cette entreprise. Ce critère est
appelé residual income outre-Atlantique dans les livres de Finance
; de ce côté-ci, on parle de résultat économique.
Le magazine L'Expansion l'a rendu populaire à trois reprises ces
dernières années (le 7 novembre 1996 No 536 pour la publication
la plus récente) à l'occasion d'un classement réalisé
en liaison avec le cabinet américain Stern Stewart qui a déposé
la marque EVA® pour Economic Value Added. Ce résultat économique
est la mesure de performance interne à l'entreprise qui est la
plus corrélée à la valeur de cette même entreprise.
INSERER TABLEAU 1 ICI
La logique veut alors que les dirigeants gèrent l'entreprise de
manière à maximiser ce résultat économique
afin de maximiser la valeur de l'entreprise. Les dirigeants doivent donc
être rémunérés d'une manière essentiellement
variable sur la base des améliorations obtenues sur ce résultat
économique.
Or tel n'est pas le cas maintenant. Les dirigeants sont en effet essentiellement
payés en fonction d'un 'salaire minimum garanti' (une sorte de
SMIC, toute proportion gardée, incluant quantités d'avantages
non monétaires). Mais lorsque j'écris 'salaire minimum garanti'
(en bref 'salaire'), je ne me réfère pas à un quelconque
aspect légal mais plutôt à une notion de marché
: un montant fixe de base relié 'correctement' (du moins espérons-le)
à la nature du travail effectué par le dirigeant concerné,
c'est-à-dire compte tenu d'éléments de concurrence
sur le marché du travail des dirigeants. Bien souvent cette nature
du travail effectué par le dirigeant sera évaluée
en fonction de critères de taille : chiffre d'affaires, nombre
d'employés, nombre de filiales et de leur implantation internationale
(Cf. les publications de la presse économique - notamment les enquêtes
annuelles de L'Expansion - souvent réalisées en liaison
avec des consultants en ressources humaines tels que Hay ou Hewitt). Ainsi
crée-t-on une incitation pernicieuse à la course à
la taille comme un but en soi.
Ces éléments sont tels que ce salaire n'est guère
révisable ni à la hausse ni à la baisse puisqu'il
n'est lié qu'à la nature du travail effectué. Cependant
n'importe qui est toujours intéressé à gagner plus
plutôt que moins, toutes choses égales par ailleurs. N'importe
qui cherchera à gagner plus, si cela est en son pouvoir ou ses
capacités, en travaillant mieux. En quoi cela serait-il immoral,
si ce gain est négocié de façon transparente sur
des critères économiques rationnels ? Les investisseurs
devraient donc répondre favorablement à ce genre d'aspirations
en provenance de 'leurs' dirigeants.
La théorie financière est là pour nous enseigner
qu'une telle augmentation de rémunération doit nécessairement
s'accompagner d'un accroissement de son risque ou de sa volatilité.
C'est pour cela que le salaire ne peut être que relativement bas
car il est garanti. Pour augmenter, les rémunérations doivent
impérativement devenir variables.
Quelle considération pourrait justifier et servir de base à
un accroissement de rémunération du dirigeant si toutes
ses caractéristiques ont déjà été correctement
évaluées par le salaire ? Il ne peut s'agir que de la performance
économique de l'entreprise ! C'est en effet la seule considération
que les investisseurs accepteraient. En tant que mandataire des investisseurs,
tout dirigeant doit accepter ce raisonnement.
Or que constate-t-on dans la pratique ? Hormis les systèmes de
stocks-options analysés plus loin dans cet article, les systèmes
de rémunération actuels de la plupart des dirigeants présentent
souvent cinq inconvénients majeurs :
1. il n'existe pas de part variable ou très peu par rapport à
une part fixe qui constitue donc l'essentiel et même souvent la
totalité de la rémunération.
2. la part variable est fonction du niveau de réalisation d'objectifs
budgétaires ou comptables négociés. Il en résulte
une perte de temps et d'énergie importante dans des négociations
stériles puisqu'elles sont internes à l'entreprise (y compris
le conseil d'administration).
3. cette part variable, quand elle existe, est limitée à
la hausse. La performance donnant la part variable maximum ne sera pas
dépassée puisque le surcroît de succès ne serait
pas rémunéré.
4. cette part variable est aussi limitée à la baisse. C'est-à-dire
que si la performance nécessaire à l'obtention de la part
variable minimum ne va pas être atteinte, les dirigeants concernés
auront intérêt et donc tendance à 'charger la barque'
: de toutes les façons leur bonus est perdu et ils ne sont pas
pénalisés pour une mauvaise performance. Ceci est particulièrement
vrai en cas de changement de dirigeant qui aura obtenu en tout état
de cause une prime de bienvenue pour le décider à quitter
son ancien poste. Une telle pratique facilite d'autant l'obtention de
résultats meilleurs les années futures.
5. les critères servant de base à la détermination
de cette part variable ne sont pas nécessairement pertinents du
point de vue de la création de valeur pour l'entreprise.
Pour pallier tous ces inconvénients, il faut que le résultat
économique de l'entreprise, évoqué précédemment,
serve de base à l'augmentation variable de la rémunération
des dirigeants au-delà du salaire.
Le débat sur la rémunération des dirigeants ne prendra
un sens qu'en le situant dans le contexte d'une rémunération
totale constituée d'un salaire minimum fixe plus une importante
participation variable au résultat économique de l'entreprise
quand il est positif et/ou à une amélioration de ce résultat
quel que soit son signe. Les rémunérations des dirigeants
peuvent et doivent augmenter, pas leurs salaires. Leurs salaires devraient
peut-être même baisser.
Ce système de rémunération vérifie cinq propriétés
qui lui assurent son efficacité, c'est-à-dire qu'il débouchera
sur des actions économiquement performantes :
- objectivité : le système se fonde sur une formule adaptée
à la culture de chaque entreprise ;
- simplicité : tout dirigeant est habitué à un 'intéressement
aux bénéfices' ;
- substance : les rémunérations atteintes sont supérieures
au marché pour compenser le risque accru ;
- justice : la rémunération de chacun est liée à
la performance économique sous sa responsabilité ;
- durée : la formule est calibrée avec attention au départ
pour traverser tout type de situation.
De toutes ces propriétés, je souhaite insister plus particulièrement
sur la substance. J'aime à ce propos rappeler un aphorisme américain
un peu familier mais qui dit bien ce qu'il veut dire : <<If you
give peanuts, you get monkeys.>>. Quel investisseur voudrait d'un
tel type de dirigeant dans 'son' entreprise ? Il convient donc d'atteindre
des niveaux élevés de rémunération. Avec un
système de rémunération comme celui que je propose,
ceci ne pose pas de problème. En effet, il ne s'agit pas d'un coût
mais d'une répartition variable des résultats d'une performance
économique qui assure au préalable une juste rémunération
fixe aux investisseurs. A propos d'un tel système, le meilleur
qualificatif n'est pas bonus ou prime, ni même rémunération
variable incitative, ni encore participation ou intéressement au
résultat, mais plutôt participation ou intéressement
à la création de richesse. Un tel système est financé
par les investisseurs comme une fraction de la création de richesse
qui leur a été apportée par le dirigeant concerné.
La quête de la valeur permet donc d'appliquer aux dirigeants la
philosophie d'origine de la participation des travailleurs aux fruits
de l'expansion de leur entreprise. La quête de la valeur autorise
ainsi des avancées en matière de rémunérations
élevées, justifiées par la performance économique.
Une rémunération mensuelle de 1MF ne sera peut-être
pas suffisante pour motiver comme il le mérite un PDG qui aura
créé de la richesse par milliards de francs. Par contre,
même 500KF annuels seront toujours trop pour celui qui aura systématiquement
fait perdre ses investisseurs. Ce qui est donc en cause, ce n'est pas
le niveau absolu des rémunérations des dirigeants mais la
logique de leur fixation et en particulier la cohérence de celle-ci
avec la performance économique de l'entreprise. C'est-à-dire
leur détermination logique pour rémunérer les mandataires
de mandants dans une relation de mandat.
Pour compléter un tel système, il faut que les bonus exceptionnels
soient reportés afin de permettre l'imputation d'éventuels
malus. Pour cela, un système de 'compte bancaire fictif' peut être
utilisé. On fait alors la différence entre le bonus déclaré
et le bonus payé qui représente une fraction du solde créditeur
du compte, le solde du compte étant reporté à l'année
suivante (Cf. exemple ci-après) Les rémunérations
versées les bonnes années peuvent être perdues à
cause de contre-performances ultérieures. Les dirigeants ont ainsi
un profil de risque semblable à celui des investisseurs. Ainsi,
comme les dirigeants ne souhaitent pas être personnellement pénalisés
par ces malus, une sorte de cliquet se met en place, la performance s'améliore
et ne se détériore plus : les phases négatives des
cycles sont absorbées ; seules les améliorations de performance
susceptibles d'être soutenues dans le temps sont réalisées.
De plus, les bons éléments sont retenus par les 'menottes
dorées' constituées par le solde créditeur du compte
de la personne concernée. Ce système introduit un lissage
des rémunérations qui allie pour le dirigeant concerné
la stabilité de son niveau de vie et la variabilité de sa
rémunération globale.
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INSERER TABLEAU 2 ICI
Un tel système instille une vision à long terme très
pertinente pour les entreprises. En effet le bonus déclaré
d'une année donnée n'est payé à 90% que sur
les 6 années suivantes (Cf. exemple ci-après).
INSERER TABLEAU 3 ICI
La motivation ainsi obtenue chez les dirigeants, l'assurance ainsi offerte
aux investisseurs de la bonne mentalité de 'leurs' dirigeants garantissent
l'excellence de la performance économique. De fait, les nombreuses
entreprises ayant adopté la méthodologie de la quête
de la valeur ont vu leurs performances s'améliorer de façon
spectaculaire et cela s'est traduit par une sur-performance de leur cours
boursier très importante.
En dépit de la croyance généralement répandue,
les stock-options ne répondent pas à la préoccupation
de motivation des dirigeants. Et ce pour quatre raisons :
- la performance globale de l'entreprise est trop éloignée
du travail d'un dirigeant donné hormis le PDG qui est le seul à
avoir la responsabilité globale. Ainsi un dirigeant pourra être
tenté de se reposer sur ses collègues pour assurer la bonne
marche de l'entreprise et toucher le fruit du travail des autres.
- la valeur de l'entreprise est un concept externe que beaucoup de dirigeants
ont encore du mal à corréler à des leviers internes
à l'entreprise et donc concrètement en leur pouvoir. Ces dirigeants
resteront perplexes devant ces stock-options : que puis-je faire pour les
valoriser ?
- les stocks-options sont le plus souvent données plutôt qu'achetées.
Elles n'ont donc aucune valeur pour le dirigeant qui les reçoit.
Si elles valent quelque chose, tant mieux c'est toujours cela de gagné
; si elles ne valent rien, tant pis cela n'est pas grave : elles ne m'ont
rien coûté !
- leur prix d'exercice est souvent inférieur au cours du moment.
Les dirigeants n'ont donc aucune incitation à créer de la
valeur. Ils seront gagnants même si le cours ne progresse pas. Ces
options constituent donc un très mauvais signal pour les investisseurs.
Les dirigeants seront récompensés alors même qu'eux
seront perdants.
C'est pour cela qu'un système basé sur le profit économique
généré par un dirigeant, tel que celui que j'ai exposé
précédemment, permet de créer chez les dirigeants
une mentalité plus conforme aux objectifs des investisseurs en
suscitant la motivation adéquate.
Un tel système répond de manière radicale au traditionnel
dilemme 'faut-il pay for performance - even if it is just luck, ou bien
au contraire faut-il plutôt reward good management - not good luck
?'. Dans un article paru dans cette revue (No 70 - juillet-août
1989), j'exposais le pour et le contre de chacune de ces deux philosophies
alternatives.
En effet, il est évident que la performance économique d'une
entreprise est la résultante de toute une série de facteurs
dont seulement une partie lui sont propres. D'autres facteurs sont plutôt
de nature macro-économique au niveau mondial ou par marché
géographique : taux de croissance, de chômage, d'inflation,
d'intérêt, etc.. Ces facteurs s'appliquent à toutes
les entreprises, en particulier quel que soit leur secteur d'activité.
D'autres facteurs encore sont plutôt d'ordre sectoriel : offre et
demande d'un produit, prix de marché d'une matière à
l'achat ou à la vente, qualité et quantité de main-d'uvre,
etc.. Ces facteurs s'appliquent à toutes les entreprises de ce
secteur, en particulier quel que soit leurs avantages concurrentiels.
Cet article détaillait alors, dans le contexte de la deuxième
philosophie, différentes mesures de filtrage propres à 'rendre
à César ce qui lui revient'. C'est-à-dire à
séparer dans la performance totale de l'entreprise, sa part propre
stricto sensu des parts plutôt macro-économiques ou sectorielles.
Je concluais que l'utilisation de ces mesures tendant à exonérer
les dirigeants de responsabilité sur certains événements,
rendait cette deuxième philosophie plus équitable que la
première.
La tonalité générale de l'article était tout
autre. Mais, en adoptant cette philosophie de 'filtrage', et alors que
ce n'était pas du tout mon intention, bien au contraire, je confortais
le point de vue de bien des dirigeants français et européens
qui tiennent bien trop peu compte des préoccupations des investisseurs
. L'expérience gagnée au cours de ces années écoulées
et surtout les résultats des entreprises françaises m'amènent
à revenir sur cette conclusion. Manifestement, aucune concession,
aussi petite soit-elle, ne semble possible.
En effet, c'est mettre le doigt dans un engrenage néfaste. Tout
ce qui est positif est alors du ressort des dirigeants, tout ce qui est
négatif est en dehors de leur contrôle. Et pourtant, tout
est en dehors du contrôle des investisseurs, non seulement ce qui
est négatif, mais aussi ce qui est positif puisqu'ils ont confié
la gestion de leur épargne à des dirigeants tiers. Ils n'en
subissent pas pour autant les événements à un moindre
degré. Bien au contraire, ils les subissent de plein fouet. Et
dans le système actuel, ils sont les seuls à les subir.
Les investisseurs veulent donc tout naturellement plutôt inciter
les dirigeants à contrôler les événements,
tous les événements sans exception, même ceux qui
sont le plus en dehors du contrôle des dirigeants. C'est la seule
façon qu'ils ont d'être raisonnablement sûrs que les
dirigeants s'efforceront réellement de leur mieux en toute circonstance.
Les investisseurs trouvant leur rémunération dans les résultats
de leur entreprise et non dans les intentions de celle-ci (sa stratégie),
il est naturel que les dirigeants se plient à la même règle
(be paid for outputs not for inputs, for results not for intentions).
Or la notion de résultat économique est consubstantielle
de cette notion de responsabilité. Le prix de la liberté
d'action des dirigeants dans l'exercice de leur mandat est l'obligation
de rendre des comptes. La confiance que les investisseurs-mandants expriment
aux dirigeants-mandataires en plaçant leur épargne en gestion
auprès d'eux a pour contrepartie le droit que les premiers ont
de contrôler les résultats dégagés par les
seconds. L'aspect 'carotte et bâton' du système de rémunération
proposé ici n'est que la conséquence logique de cet état
de fait.
Il est donc maintenant nécessaire que je m'inscrive en faux de
la manière la plus nette contre cette philosophie de 'filtrage'
par référence au proverbe bien connu : 'à méchant
ouvrier, point de bon outil' - le mauvais ouvrier fait toujours du mauvais
travail et met ses maladresses sur le compte de ses outils - Larousse
pages roses.
En effet cette philosophie de filtrage contribue au maintien de trop nombreuses
entreprises françaises dans un état de sous-performance
nuisible à l'état général de l'économie
et en particulier responsable pour partie du taux de chômage important
que connaît notre pays. Les études menées par différents
organismes (Cf. notamment Crédit Suisse First Boston : Shareholder
Value in Europe Part II 20 juin 96) tendent à montrer qu'il existe
une certaine corrélation négative entre la création
de richesse des entreprises d'un pays et le taux de chômage de ce
pays. C'est-à-dire que plus les entreprises ont une performance
économique bonne et moindre est le taux de chômage de ce
pays.
Il est tout à fait certain que si les taux d'intérêt
(par exemple) augmentent, le profit économique de l'entreprise
baissera, toutes choses égales par ailleurs. Concomitamment la
création de richesse (via le cours boursier) baissera elle aussi.
Il est non moins certain que les dirigeants n'ont aucune espèce
d'influence sur les taux d'intérêt. Les investisseurs non
plus d'ailleurs. Pourtant de ce seul fait, leur patrimoine investi dans
ces entreprises aura vu sa valeur diminuer. Les dirigeants devraient-ils
ne pas subir eux aussi les conséquences de ceci. La philosophie
de filtrage aurait tendance à répondre 'bien sûr que
non' via la mise en place d'un filtre approprié, alors que je réponds
aujourd'hui 'bien sûr que oui' !
Si le lecteur m'autorise une analogie, dont il appréciera le lien
avec mon sujet très bientôt, j'écrirai que cette philosophe
de filtrage accorde la préférence à un examen de
faculté alors que je pense maintenant qu'un concours de grande
école est préférable pour nos entreprises et notre
économie. En effet, quelle est la différence fondamentale
entre ces deux systèmes ?
Pour réussir un examen de faculté, il suffit d'avoir une
note supérieure à la moyenne. Cette moyenne a préalablement
été déterminée de façon normative et
cette norme est relativement constante d'une année sur l'autre
dans le meilleur des cas. Pour réussir au concours d'une grande
école, il faut être au maximum parmi les 100 (par exemple)
premiers cette année là. Si le niveau d'une année
donnée (en jargon de classes préparatoires on parle de 'barre')
est élevé, même un 'bon' élève pourra
très bien ne pas faire partie des 100 heureux élus de cette
année.
Faisons le lien maintenant avec notre sujet et notre exemple du niveau
des taux d'intérêt. Quel rôle jouent ces derniers dans
la création de richesse ? Celui de la barre du concours d'entrée
aux grandes écoles. Ils montent et ils descendent rendant plus
difficile ou plus facile l'accès au club très fermé
des entreprises créatrices de richesse. Or que font, dans une telle
situation, les élèves des classes préparatoires ?
Ils travaillent plus ou moins pendant l'année scolaire en fonction
de leur environnement et surtout de leur perception de cet environnement
(c'est-à-dire de leur anticipation sur le niveau où se situera
la barre le jour fatidique du concours). En fait, cela revient à
dire qu'ils travaillent toute l'année au maximum de leurs possibilités,
car être 'seulement' 'bons' ne suffirait pas.
Dans ce contexte, j'affirme que les dirigeants ont pour mission de toujours
gérer l'entreprise qu'ils dirigent au maximum de ses possibilités.
Seulement ainsi pourront-ils prétendre passer la barre pour être
créateurs de richesse. Le niveau de leur création de richesse
est donc totalement en leur pouvoir quel que soit l'état de l'environnement.
Je vais même plus loin. Mon expérience actuelle des entreprises
ayant lié la rémunération de leurs dirigeants à
la création de richesse avec ou sans limitation est très
claire. Celles qui l'ont fait sans limitation ont une performance économique
bien supérieure à celles qui l'ont fait avec limitation.
Les premières sont systématiquement créatrices de
richesse de manière substantielle. Les secondes le sont éventuellement
de temps en temps, presque par hasard. Cette impression intuitive et superficielle
a été confirmée récemment par l'étude
académique approfondie d'un échantillon de sociétés
américaines Adopting Residual Income - Based Compensation Plans
: Evidence Of Effects On Management Actions 10-96 réalisée
par le Professeur James S. Wallace de l'Université de Irvine.
En effet, les premières anticipent les événements,
sont donc en mesure de réagir très vite à ceux-ci,
et mettent donc en place les mesures correctives qui s'imposent tout de
suite. Les secondes apprennent les événements par la presse,
les subissent sans pénalité et peuvent donc se reposer sur
leurs lauriers passés, au moins pendant un temps.
Alors, doit-on exonérer les dirigeants de toute responsabilité
face à des événements exogènes ? La réponse
à cette question ne peut pas être donnée par l'économie
ou la finance. La réponse à cette question est presque d'ordre
philosophique. Elle ne peut être apportée qu'en tenant bien
compte de toutes les conséquences qui en découlent. En effet,
selon la réponse que l'on y apportera, les conséquences
économiques ou financières seront radicalement différentes
non seulement au niveau de l'entreprise concernée mais aussi au
niveau d'un pays tout entier.
D'un côté, on aura des entreprises performantes qui non seulement
enrichiront leurs investisseurs, mais aussi leurs dirigeants et leur personnel,
apporteront un bon rapport qualité-prix à leurs clients,
traiteront correctement leurs fournisseurs et se comporteront de manière
responsable ou citoyenne. De l'autre, on aura des entreprises qui appauvriront
leurs investisseurs, alors même que leurs dirigeants ou leur personnel
seront éventuellement bien payés, du moins tant qu'ils auront
un travail, et dont les clients et les fournisseurs ne seront pas nécessairement
satisfaits pour autant.
De ce second côté, on débouchera sur une société
d'assistance avec son cortège de subventions, de subsides et d'allocations
diverses. Du premier par contre, on débouchera sur une société
où l'initiative individuelle sera le moteur du progrès social.
Un autre bon vieux dicton dit : aide toi, le Ciel t'aidera.
Le lecteur aura compris à ce stade, je l'espère, quelle
orientation je me dois nécessairement, aujourd'hui et définitivement,
de prendre. Car les dirigeants et le personnel des entreprises françaises
apprennent tous les jours (et souvent à leurs dépens) que
la compétition internationale dans laquelle ils se meuvent, se
compare plus à un concours de grande école qu'à un
examen de faculté. Tel est bien le monde dans lequel nous vivons
aujourd'hui.
Mon adhésion philosophique n'a donc pour seul mérite que
celui de me permettre de rester cohérent avec cet état de
fait ; un état de fait qui s'impose donc à moi ; un état
de fait qu'il serait très difficile pour ne pas dire presqu'impossible
de changer quel qu'en soit mon désir. Que je le déplore
ou non, je me dois donc de l'assumer pour ne pas risquer la schizophrénie.
Le monde des affaires et notre société en général
devraient en faire autant pour sortir de l'ambiance délétère
actuelle !
Mettons fin de manière radicale et totale à l'irresponsabilité
des dirigeants ! Pour cela, mettons en place en faveur des dirigeants
des systèmes de rémunération très généreux
mais risqués, constitués de salaires faibles et d'une participation
variable au profit économique de l'entreprise afin de les faire
profiter de la création de richesse qu'ils apportent aux investisseurs
! Que les dirigeants étendent ensuite à l'ensemble du personnel
les bénéfices d'un tel système de rémunération
! Les investisseurs à la base de la création et du développement
des entreprises ne demandent que cela. A l'expérience, les dirigeants
et le personnel des entreprises apprécieront les avantages qu'ils
retireront d'un tel système.
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